La dolce vita n'est pas juste la "douce vie"

Une proposition pour l’avenir des cours de langues

Monica Santaroni, Professeur - Excelia

Prologue

Il y a quelque temps, lors d'une de mes pérégrinations sur le réseau, je suis tombée sur la vidéo publicitaire d'un petit appareil japonais promettant de traduire une phrase, dans n'importe quelle langue du monde, avec un simple enregistrement vocal. Pour le prouver, l’auteur de la vidéo s’était rendu dans différents pays du monde et avait communiqué, dans différentes situations de la vie quotidienne, grâce à ce simple dispositif traduisant avec un accent correct. Et vous savez quoi ? Apparemment cela a parfaitement fonctionné. La publicité se terminait ainsi : "Bien sûr, dans un monde à la pointe de la technologie, pour communiquer, vous n'avez peut-être plus besoin de professeurs de langues !"

 

Commencer l’aventure en tant que professeur d’italien des affaires à Excelia,

Après 15 ans d’enseignement dans des lycées italiens, m’a fait beaucoup réfléchir sur mon statut personnel et professionnel d’Italienne à l’étranger. La question récurrente, pendant que je préparais le matériel pour mes leçons, était : "Quelle contribution particulière puis-je apporter en tant que locutrice native, au-delà d’une prononciation phonétique correcte ?".

Dès le début, l'ombre inquiétante du dispositif japonais évoqué m'a amené à rechercher une approche didactique appropriée et motivante, afin de ne pas être juste un simple traducteur de formules stéréotypées.

 

Là, j’ai rencontré plusieurs difficultés…

Tout d’abord l’enseignement d’une langue « rare », telle que l’italien, est proposé aux étudiants d’Excelia comme un cours mutualisé, c'est-à-dire un cours regroupant les étudiants (1) de tous les programmes (MGE, BB, BBA, BTH), (2) avec les niveaux de compétences extrêmement hétérogènes et (3) avec des projets très différents. Ensuite les contraintes de planning devant mettre ensemble les étudiants de tous ces programmes, la première séance a eu lieu le 7 octobre et la seconde le 18 novembre !

À partir de ce moment, mon objectif principal, fut de trouver le moyen le plus efficace pour que les étudiants n'oublient pas mon cours d’une séance à l’autre et de transformer cette difficulté en opportunité pédagogique. C'est là que ma solide expérience de professeur du secondaire m’est venue en aide. Si j’essayais de donner à chacun de mes élèves confiance en leur capacité à communiquer en italien, en leur donnant des devoirs à la maison ?

Grâce à l’aide d’Olivier Gautreau, notre expert informatique, j’ai ouvert un forum en langue italienne sur la plate-forme MyLMS. Mon objectif était de créer une piazza à l’italienne, dans laquelle les étudiants pourraient échanger sur de vrais sujets et confronter leurs idées librement. Puisqu’ils travaillaient à la maison, dans leur espace de confort, ils pouvaient avoir plusieurs supports à leur disposition, enlevant ainsi la crainte de s’exprimer en italien. De mon côté, je ne suis jamais intervenue pour corriger les erreurs de langage dans ces échanges. J’ai attendu la fin du forum pour y revenir et leur donner un retour sur le plan linguistique.

 

La discussion proposée était centrée sur des questions liées au Made in Italy, un brand parmi les plus connus au monde.

La dolce vitaLes étudiants ont eu la possibilité de débattre sur trois axes : les secteurs les plus représentatifs, le problème de la contrefaçon et enfin, les stéréotypes et les préjugés sur les Italiens à l’étranger. Il faut dire que leur réaction a été prompte, positive et que, contre toute attente, ils ont même respecté les délais !

Donc, si l’objectif d’utiliser la langue italienne pour créer un échange authentique d’idées a été atteint, néanmoins je me suis rendue compte que leurs perceptions de l’Italie et des Italiens étaient parfois très superficielles, basées davantage sur une sorte de représentation que sur des connaissances réelles.

Quand, en fait, j’ai posé la dernière question : « Dans quelle mesure les stéréotypes concernant les Italiens peuvent-ils influencer un investisseur et un acheteur étranger dans leurs négociations et dans leurs perceptions du « Made in Italy »? », les étudiants n’ont pas toujours été en mesure de comprendre que derrière une représentation, une apparence se cache une identité articulée et complexe.

 

En réfléchissant sur cette difficulté, j’ai fait des recherches sur la notion de représentation mentale (concept issu de la psychologie sociale) dans la didactique et l’apprentissage des langues: elle est associée aux idées d’ «appartenance, identité, positionnement distinctif par rapport à l'autre, à "l'étranger" […] parce que les représentations ne se réfèrent pas seulement aux langues et aux usages des langues, mais aussi et surtout aux relations entre soi et les autres, entre ce qui est donné et ce qui est perçu, entre le vrai et le faux »1. Dans cette perspective, je me suis dit qu’il était plus nécessaire que jamais de valoriser l’identité culturelle, qui est à la base d’une langue étrangère, et de ne pas la laisser « étouffée » derrière la technicité de formules grammaticales.

J’ai trouvé ainsi la réponse à ma question initiale, et en même temps, j’ai définitivement éliminé le spectre du dispositif japonais. Ma valeur ajoutée de locutrice native dans un cours d’Italien devait être celle de transmettre à mes étudiants, à travers la langue, cette énorme richesse, de chaleur, d'humanité, de saveurs, de créativité, d'élégance, de complexité, définie comme l’identité culturelle de ma langue : l"italianità".

 

Mon objectif sera à l’avenir de présenter un parcours intégré qui associe l'apprentissage de la langue à l’analyse des cultures italiennes dans leur diversité.

Les images de la Dolce Vita et du Made in Italy à 360 degrés constituent l’une des principales motivations pour apprendre l'italien, et notre rôle à nous, enseignants natifs, est d’en offrir une vision plus approfondie et variée lorsque l’on engage une démarche de réflexion.

Afin de mieux comprendre la culture, l’esprit et surtout l’âme des langues enseignées, il serait intéressant de créer des Passion Workshops dans certains domaines typiques, tels que l’art, la mode, la cuisine ou les traditions, sous la direction des experts qui guideront les étudiants à faire leurs propres expériences et, pourquoi pas, à construire des partenariats avec de véritables entreprises étrangères. Ces « plongées » dans des domaines apparemment éloignés du monde professionnel peuvent nous apprendre à déchiffrer les nuances, les perceptions, les détails, cette fois réels et non plus au niveau de la représentation, qui sont souvent fondamentaux dans les rapports professionnels entre les pays.

Cela permettra par exemple de découvrir qu’en Italie toute transaction commerciale est ressentie comme une relation entre des personnes, et que l'empathie est un élément nécessaire pour entrer en communication. On comprendra finalement qu’il ne faut pas s’inquiéter si un italien aime proposer des solutions ad hoc plutôt que des procédures standards, parce qu’il fait épreuve de flexibilité, une vraie nécessité dans le quotidien à l’italienne.

Quel appareil numérique, voire japonais, pourrait faire la même chose ?

 

1 Moore D. (2001) (éd.) « Les représentations des langues et de leur apprentissage. Références, modèles, données et méthodes ». Paris: Didier, p. 9.

fr